La petite fille de M. Linh 60

Mais ce n’est qu’une légende qu’on murmure, près du feu le soir, aux enfants pour les effrayer afin qu’ils fassent attention à ne pas se noyer car, en vérité, c’est une belle rivière, à l’eau limpide et poissonneuse, dans laquelle il fait bon se rafraîchir. On y débusque les crevettes d’eau douce et
les petits crabes que l’on grille ensuite sur les braises. Les hommes y font boire les buffles. Les femmes y lavent le linge et aussi leurs longues chevelures qui flottant dans l’eau ressemblent alors à des algues de soie noire. Le bambou y trempe, en attendant qu’on l’étuve. La rivière a la
couleur des arbres qui s’y reflètent, et dont les racines descendent dans son lit pour y puiser le frais. Des oiseaux verts et jaunes rasent sa surface. On dirait des flèches de lumière, insaisissables, presque rêvées.
Monsieur Linh rouvre les yeux. Il faudra qu’il raconte tout cela, un jour, à Sang diû, qu’il lui dise la rivière, le village, la forêt, la force de son père et le sourire de sa mère.
Philippe Claudel

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