Le temps des cerises (204)

26 mai 1871: Jean Millière, démocrate socialiste, député démissionnaire, est arrêté par les versaillais, et sommairement exécuté sur les marches du Panthéon.
Témoignage de Prosper-Olivier Lissagaray, 33 ans, journaliste:
"L’exécuteur, le capitaine d’état-major Garcin, aujourd’hui général, a raconté tête haute ce crime.
Millière a été amené; nous étions à déjeuner avec le général au restaurant de Tournon, à côté du Luxembourg. Nous avons entendu un très grand bruit et nous sommes sortis. On m’a dit: "C’est Millière." J’ai veillé à ce que la foule ne se fît pas justice elle-même. Il n’est pas entré dans le Luxembourg, il a été arrêté à la porte. Je m’adressai à lui, et je lui dis: "Vous êtes bien Millière? — Oui, mais vous n’ignorez pas que je suis député — C’est possible, mais je crois que vous avez perdu votre caractère de député. Du reste, il y a parmi nous un député, M. de Quinsonnaz, qui vous reconnaîtra."
"J’ai dit alors à Millière que les ordres du général étaient qu’il fût fusillé. Il m’a dit: "Pourquoi?"
"Je lui ai répondu: "Je ne vous connais que de nom, j’ai lu des articles de vous qui m’ont révolté; vous êtes une vipère sur laquelle on met le pied. Vous détestez la société." Il m’a arrêté en disant avec un air significatif: "Oh! oui, je la hais, cette société — Eh bien, elle va vous extraire de son sein, vous allez être passé par les armes — C’est de la justice sommaire, de la barbarie, de la cruauté — Et toutes les cruautés que vous avez commises, prenez-vous cela pour rien? Dans tous les cas, du moment que vous dites que vous êtes Millière, il n’y a pas autre chose à faire."
"Le général avait ordonné qu’il serait fusillé au Panthéon, à genoux, pour demander pardon à la société du mal qu’il lui avait fait. Il s’est refusé à être fusillé à genoux. Je lui ai dit: "C’est la consigne, vous serez fusillé à genoux et pas autrement." Il a joué un peu la comédie, il a ouvert son habit, montrant sa poitrine au peloton d’exécution. Je lui ai dit: "Vous faites de la mise en scène, vous voulez qu’on dise comment vous êtes mort; mourez tranquillement, cela vaut mieux — Je suis libre, dans mon intérêt et dans l’intérêt de ma cause, de faire ce que je veux — Soit, mettez-vous à genoux." Alors il me dit: "Je ne m’y mettrai que si vous m’y faites mettre par deux hommes." Je l’ai fait mettre à genoux et on a procédé à son exécution. Il a crié: "Vive l’humanité!" Il allait crier autre chose quand il est tombé mort."

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