Le temps des cerises (196)

24 mai 1871:
Témoignage – Prosper-Olivier Lissagaray, 33 ans, journaliste:
"À 7h, un grand bruit se fait devant la prison de la Roquette où on a transféré la veille les trois cents prisonniers détenus à Mazas. Quelques-uns, les gendarmes et sergents de ville pris le 18 mars, ont paru la semaine précédente devant le jury d’accusation institué par le décret du 5 avril. Leur seule défense est de dire qu’ils obéissaient à leurs chefs. Les autres prisonniers étaient des prêtres, des personnes suspectes, d’anciens mouchards. Dans une foule de gardes nationaux exaspérés des massacres, un délégué de la sûreté générale, Genton, survient. Blanquiste militant, il dit : "Puisque les Versailles fusillent les nôtres, six otages vont être exécutés. Qui veut former le peloton?". "Moi moi!", crie-t-on de plusieurs côtés. L’un s’avance et dit: "Je venge mon père", un autre "je venge mon frère", "moi", dit un garde, "ils ont fusillé ma femme". Chacun met en avant ses droits à la vengeance. Genton accepte trente hommes et entre dans la prison.
Il se fait apporter le registre d’écrou, marque l’archevêque Darboy, le président Bonjean, Jecker, les Jésuites Allard, Clerc, Ducoudray. Jecker est en dernier lieu remplacé par le curé Deguerry. On les fait descendre de leurs cellules, l’archevêque le premier. Ce n’est plus le prêtre orgueilleux glorifiant le 2 décembre, il balbutie je ne suis pas l’ennemi de la Commune, j’ai fait ce que j’ai pu, j’ai écrit deux fois à Versailles. Il se remet un peu quand la mort lui apparaît inévitable. Bonjean ne tient pas debout. Il n’est plus le bouillant ennemi des insurgés de Juin. "Qui nous condamne", dit-il, "la Justice du peuple." "Oh ! celle-là n’est pas la bonne. Parole de magistrat". On conduit les otages dans le chemin de ronde. Quelques hommes du peloton ne peuvent pas se contenir. Genton ordonne le silence. Un des prêtres se jette dans l’angle d’une guérite, on le fait rejoindre. Au détour d’un angle les otages sont alignés au mur d’exécution. Sicard commande. "Ce n’est pas nous" dit-il, "qu’il faut accuser de votre mort, mais Versailles qui fusille les nôtres". Il fait le geste et les fusils partent. Cinq otages tombent sur une même ligne à distance égale, Darboy reste debout frappé à la tête. Une seconde décharge le couche."

Log in to play

Comments